
Mais d’où tient-il toute cette énergie ? Impossible de ne pas se poser la question en rencontrant Sean Lemercier. À 21 ans, cet habitant de Rouen cumule trois jobs, s’investit dans le milieu associatif et poursuit son apprentissage dans le but de finir ses études. Il rêve de devenir interprète en langue des signes. Une envie chevillée au corps depuis qu’il s’est pris de passion pour le « monde des sourds » il y a quelques années.
En janvier 2020, il a décidé de se lancer dans les vidéos de cuisine en langue des signes sur Youtube. Sa chaîne nommée JackiSigne, elle s’adresse aux sourds qui signent ou non, mais aux autres aussi.
Une recette par semaine
« La cuisine pour les sourds est un domaine encore peu exploité sur Youtube. Je crois qu’on est deux à le faire vraiment. » Cette idée lui permet de fusionner ses deux passions, son « métier de cœur » — cuisinier — et la langue des signes. Il tourne et réalise avec les moyens du bord, dans la cuisine d’une amie installée à Barentin où il enchaîne les recettes. « Cela rend mieux que dans ma cuisine d’étudiant ! »
Face caméra, Sean livre des recettes signées accompagnées de sous-titres et d’une voix off. « Cela peut être des recettes salées comme sucrées, même si j’ai une préférence pour le salé. Je vais publier quatre vidéos par mois, au rythme d’une par semaine : une entrée, deux plats et un dessert. » Il les prévoit courtes et percutantes.
« C’est devenu ma deuxième langue »
Rien ne prédestinait Sean à s’engager dans cette voie. Enfant, dans son entourage, il ne fréquentait aucun sourd, ne connaissait rien de leur quotidien. Par contre, il a toujours eu l’esprit ouvert. Il a vécu toute son enfance avec une maman qui avait une maladie mentale. Il n’avait pas de jugement face au handicap. Né à Vernon, il a habité dans plusieurs villes de l’Eure jusqu’à ce qu’il débute des études de cuisine au lycée hôtelier Georges-Baptiste de Canteleu. Une rencontre a changé sa vie.
Une jeune fille sourde l’intriguait. « Bon, au début je suis allé vers elle parce que je la trouvais mignonne », livre-t-il amusé. Lors de leur premier échange, elle l’a mis au défi de revenir lui parler le lendemain avec une phrase en langue des signes. Il s’est renseigné le soir-même, puis est revenu vers elle. Il signait pour la première fois : « Bonjour, je m’appelle Sean Lemercier. » S’en est suivi une histoire d’amitié. Tous deux échangeaient d’abord par téléphone, puis ils ont fini par communiquer dans sa langue :
Mon amie a commencé à m’apprendre deux ou trois signes. Dès que je ne savais pas quelque chose, elle me montrait, ou alors on se faisait des listes de mots importants à savoir. Au final, elle m’a appris la langue des signes en trois ans. Aujourd’hui, c’est devenu ma deuxième langue.
Un monde difficile
Quand on est entendant, on grandit dans un univers où tout passe par le son : les voix, la musique, les annonces, les conversations dans la rue. Entrer pour la première fois dans le « monde des sourds », c’est comme changer de planète sans bouger géographiquement. Soudain, le silence n’est plus un vide, mais un espace rempli de regards, de gestes, d’expressions du visage, de rires muets mais très présents. On se rend compte que ce monde existe depuis toujours à côté du nôtre, avec ses propres codes, sa langue et sa culture.
La première chose qui bouscule, c’est souvent la langue des signes. Pour un entendant, habitué à articuler des sons, découvrir une langue entièrement visuelle est à la fois fascinant et déstabilisant. Les mains vont vite, le visage bouge beaucoup, le regard est direct, presque intensif, parce que tout passe par là. On réalise vite que la LSF n’est pas un simple « mime » ou une version simplifiée du français, mais une langue à part entière, avec sa grammaire, sa syntaxe et sa propre manière de découper le monde.
On comprend aussi que, pour beaucoup de personnes sourdes, la surdité n’est pas seulement un handicap médical, mais une identité culturelle. On parle de culture sourde, comme on parlerait de culture française, espagnole ou autre : un ensemble de valeurs, de références, d’humour, de traditions, porté par une langue commune. Les soirées entre sourds, le théâtre en langue des signes, la poésie signée, les festivals ou les rassemblements communautaires sont autant de lieux où cette culture se vit pleinement. Quand on arrive là en tant qu’entendant, on est un peu invité dans une maison qui n’est pas la nôtre : il faut observer, écouter avec les yeux, et accepter de ne pas tout comprendre tout de suite.
Entre sourds et entendants
Les relations entre sourds et entendants n’ont pas toujours été simples, et c’est important de le savoir quand on débarque dans ce monde. Longtemps, la société entendante a imposé ses normes : interdiction de signer à l’école, priorité à l’oral, décisions prises sans les concernés. Pour certains sourds, l’expression « culture entendante » évoque encore une forme de domination, une manière de considérer les sourds uniquement par le prisme du manque, de ce qui « manque d’oreille ». Arriver en tant qu’entendant, c’est donc aussi porter ce bagage historique, même sans le vouloir.
Cela peut expliquer certaines réactions : méfiance au début, ironie, ou au contraire, une grande curiosité face à un entendant qui s’intéresse à la LSF. On n’est pas juste « la personne qui entend », on est aussi la personne qui vient du groupe majoritaire, celui qui a longtemps décidé pour les autres. En prendre conscience aide à adopter une posture plus humble : on n’est pas là pour « sauver » qui que ce soit, mais pour écouter, apprendre et, éventuellement, participer à rendre la société un peu plus accessible.
La langue des signes
Apprendre la LSF quand on est entendant change profondément la manière de se comporter avec la communauté sourde. Au début, on apprend quelques signes, on se sent maladroit, on a peur de se tromper, un peu comme un touriste qui balbutie une langue étrangère. Mais très vite, ces petits efforts ouvrent des portes : un bonjour signé, un merci, un « comment ça va ? » suffisent souvent à briser la glace. Peu à peu, on découvre la richesse de l’expression visuelle : l’importance de regarder la personne en face, de moduler l’intensité du geste, d’utiliser l’espace devant soi pour situer les personnes ou les idées.
Être entendant dans le monde des sourds, c’est aussi revoir toute sa manière de communiquer. Par exemple, on apprend à ne pas parler en tournant la tête, à ne pas couvrir sa bouche, à ne pas parler en même temps qu’on signe si cela gêne la compréhension. On prend l’habitude de toucher légèrement l’épaule de quelqu’un pour attirer son attention, d’allumer la lumière ou d’agiter la main au lieu d’appeler quelqu’un par la voix. Ce sont des détails pour un entendant, mais pour une personne sourde, ce sont des marques de respect et de considération.
Monde des sourds
Petit à petit, on découvre aussi la diversité à l’intérieur même de ce « monde des sourds ». Il y a des personnes sourdes profondes, d’autres malentendantes, certaines qui signent depuis l’enfance, d’autres qui ont découvert la LSF plus tard, après un implant ou une perte auditive progressive. Il y a des sourds qui se sentent pleinement appartenir à la culture sourde, d’autres qui naviguent entre le monde entendant et le monde sourd, parfois avec le sentiment d’être un peu entre deux. En tant qu’entendant, on réalise que la surdité ne dit pas tout d’une personne : chaque parcours est unique.
Ce qui peut être déstabilisant, c’est le moment où l’on comprend que, même en faisant des efforts, on ne sera jamais totalement « du monde des sourds ». On peut apprendre la LSF, connaître des gens, avoir des amis sourds, participer à des événements, mais on reste quelqu’un qui a grandi dans la culture entendante, avec des réflexes, des privilèges et une langue première différents. Plutôt que de le vivre comme une barrière, on peut le voir comme une position de pont : quelqu’un qui fait le lien entre les deux univers, qui explique aux uns les réalités des autres, qui traduit, qui milite pour plus d’accessibilité.
LA communauté sourde
Soutenir la communauté sourde, quand on est entendant, peut passer par des gestes concrets. On peut, par exemple, demander des sous-titres sur les vidéos, encourager la présence d’interprètes LSF dans les événements publics, ou rappeler à un organisateur que la salle doit être bien éclairée pour permettre la lecture labiale ou la visibilité des signes. On peut aussi parler autour de soi de la LSF, recommander des formations, des associations, des contenus créés par des personnes sourdes, afin que la voix – ou plutôt le regard – de cette communauté soit mieux entendue.
Être entendant dans le monde des sourds, c’est enfin accepter d’apprendre en permanence. On se trompe, on confond des signes, on oublie de se mettre en face, on parle trop vite. Mais on peut s’excuser, recommencer, et surtout rester à l’écoute des retours des personnes concernées : ce sont elles qui savent ce qui est aidant ou pas. Avec le temps, le malaise des débuts laisse place à une vraie complicité : des blagues signées, des discussions profondes, des moments partagés où on oublie qu’on ne vient pas du même monde.
Pour beaucoup d’entendants, cette immersion change définitivement le regard sur la surdité. On ne voit plus seulement le manque de son, mais une autre façon d’être au monde : plus visuelle, plus attentive aux expressions, plus directe aussi. On découvre que ce « monde des sourds » n’est ni en marge ni en dessous, mais simplement parallèle, avec autant de richesse humaine, de créativité et d’intelligence. Et lorsqu’on a eu la chance d’y être accueilli, même un peu, on n’en ressort jamais tout à fait pareil.
Bonne journée

Belle iniative. Merci pour le partage 🙂